Comment mes cheveux m’ont libérée ou l’effet domino

Mes cheveux m’ont libérée et je me suis libérée de mes cheveux. 

2007 : en parcourant le web, je tombe sur le forum Boucles et Cotons, où une communauté de femmes et d’hommes partagent des astuces sur les cheveux crépus, bouclés, frisés naturels.  Je n’ai pas de souvenir exact de comment je suis arrivée sur le site – était-ce par hasard au gré de l’algorithme de Google ; était-ce une recherche bien précise -, en tout état de cause, je lis les sujets postés, les commentaires, j’y réponds parfois.

2008 : après quelques mois dits « de transition » dans le jargon « nappy », je coupe mes cheveux dans ma salle de bains. J’ai commencé par une mèche, puis l’autre, puis tout.

10 ans de naturel

Flashback. J’ai défrisé mes cheveux pour la première fois en 2006 et je les ai coupé deux ans plus tard. Contrairement à d’autres femme, on considère que j’ai défrisé « sur le tard ». J’avais 19 ans.

(Plus jeune), j’allais chez la coiffeuse une à deux fois par mois. Et j’ai eu de la chance puisqu’elle a longtemps fait de la résistance contre toute idée de défrisage avec l’appui de ma mère.

Leur argument principal était que j’avais «  de beaux cheveux », entendez par là qu’ils étaient longs et que j’avais du volume. Ils n’étaient pas non plus trop durs à coiffer, ce qui signifie pas trop « grennen » à leurs yeux. A l’inverse, les défriser reviendrait à les abîmer selon mon entourage. Déjà là, vous voyez le paradoxe : assouplir ses cheveux est hautement populaire aux Antilles, même en ayant conscience des effets indésirables sur la chevelure.

Oui, sauf que j’en ai marre des vanilles, des nattes, des tresses, des cheveux attachés. Toutes mes amies passent par là. J’ai envie de faire plus adulte et cela passe forcément à mes yeux par le lisse. Tous les prétextes sont bons, n’est-ce pas ? Et puis, je finis par avoir gain de cause auprès de ma coiffeuse : ça y est ! Le jour J, la crème pique, mais le résultat est là. Ils sont beaux, ils bougent avec le vent, ils sont longs. Rapidement toutefois, le lisse m’agace et plus souvent que rarement, je les mouille pour avoir du volume. Vous voyez comment le chat se mord la queue ?

Déclic

Je pars poursuivre mes études à La Sorbonne, mes cheveux sont toujours en bon état. Malgré l’eau calcaire, ils ne se cassent pas, je les porte au milieu du dos. Je ne les défrise que deux fois par an, quand je rentre en Martinique.

Et puis vient la découverte de Boucles et Cotons. En plus des membres, des conseils pour prendre soin de ses cheveux, un aspect m’interpelle : les raisons pour lesquelles les femmes noires défrisent leurs cheveux, le contexte historique et social qui a abouti à une généralisation du « désir de lisse ». Nos cheveux, le traitement qu’on leur administre, les dénominations qu’on leur donne sont loin d’être anodins.

Les briques se mettent progressivement en place. En Martinique, je me sentais presque chanceuse, privilégiée d’avoir de « beaux cheveux ». D’autres n’avaient pas eu cette chance après tout, n’est-ce pas ? Les cheveux crépus sont mal vus, ils sont « jex ». Ils font des « zéros ». Ils ont mauvaise réputation. On évoque des tignasses. Les locks sont sales, réservées aux « rastas ».Les cheveux bouclés sont populaires. Dès lors, je comprends plus clairement que le cheveu a une signification. Il est facteur de hiérarchisation avec tout en haut les cheveux lisses et tout en bas les cheveux crépus. 

Bien sûr, ce processus ne se fait pas du jour au lendemain. J’apprends, je lis beaucoup, je m’informe. Je me réapproprie mes cheveux et mon identité au sein de l’histoire collective.

J’ai aiguisé ma conscience historique et politique

Et puis, je prends la décision de les couper. Ou plutôt, elle s’impose à moi de manière presque obsessionnelle. J’ai fait sept mois de transition. J’aurais pu attendre plus longtemps, mais non. Au moment de prendre les ciseaux, mon esprit est décidé mais ma main tremble. Je n’ai jamais coupé mes cheveux auparavant. En Martinique, le culte de la longueur me faisait craindre même la taille des pointes. La première mèche tombe. Je suis à la fois excitée par ce geste que j’ai osé faire et désespérée face à ce que je viens de commettre. Il s’agit presque d’un délit. Mais plus je coupe, moins je peux revenir en arrière, plus j’ai envie de couper. Je continue, encore et encore. C’est fini. J’ai un afro d’une dizaine de centimètres de long, informe. Mais je suis fière de moi. J’ai osé ! Je l’ai fait ! Je crie de joie…avant de fondre en larmes !

Oh putain, j’ai osé ! Un passage initiatique

imgp0754

Cette première coupe relève à la fois du challenge personnel et de l’utilité. Mon objectif est de me débarrasser de mes cheveux défrisés pour « revenir au naturel » comme on dit. Le style n’est pas une priorité. Je veux avant tout toucher mes cheveux crépus. En même temps, j’ai une sorte d’adrénaline qui m’envahit.

20150816_143108

Je me suis affirmée contre l’opinion majoritaire

J’avais anticipé que mon « Big Chop » n’allait pas susciter un enthousiasme général et c’est peu dire. Couper mes cheveux en 2008 ne s’est pas fait sans heurt.

Il y a dix ans, le naturel n’était pas aussi « populaire » qu’il l’est maintenant. Paradoxal non ? Le naturel n’était pas populaire. Cela prête à sourire.

Je craignais surtout la réaction de deux personnes : ma mère et ma grand-mère. Toutes deux étaient – sont – très attachées à mes cheveux. Ca n’a pas raté. D’une certaine façon, je bravais l’autorité maternelle, je coupais le cordon ombilical. Ma mère m’en a voulu, était presque en larmes quand je lui ai annoncé la nouvelle. Et quand elle a vu le résultat sur Skype… Elle m’a répété un nombre innombrable de fois qu’elle avait pris soin de mes cheveux, comment j’avais pu faire ça. J’avais vraiment l’impression de l’avoir blessée personnellement….à travers mes cheveux !

mee

Dans la rue, porter l’afro a généré des regards, suscité de l’intérêt. Dans ma famille et dans mon cercle d’amis, j’ai répondu aux interrogations, j’ai entendu des moqueries, des blagues sur le fait que je voulais retrouver mes racines, que j’allais devenir rasta (?!), que je me cherchais. Bref. Oui, je me cherchais et les réactions que j’avais provoquées me démontraient qu’on était nombreux dans le même cas, sans en avoir nécessairement conscience.

J’ai arrêté de me justifier

Et puis, mes cheveux ont fini par repousser, c’est normal.

Et là, le prisme a évolué de nouveau puisque les félicitations sont revenues. Attention toutefois puisqu’on m’a gentiment expliqué que « j’ai une bonne nature », qu’ils ne sont pas « vraiment crépus ». On nie finalement tous les soins que je leur apporte pour me ramener à ma condition de « privilégiée capillaire ». J’aurais un héritage plus favorable que d’autres. On m’affirme même que c’est parce que ne suis pas vraiment noire. (NDLR : ma grand-mère maternelle est blanche). Hé oui. Exit les masques, les huiles, les massages que je peux faire, tout n’est dû qu’à mes gènes n’est-ce pas ?

Au début, je me rebiffe. A la longue, je ne me fâche plus, je réponds placidement ou je zappe carrément. Je sais ce qu’il en est. 

Je suis allée chez le coiffeur moins de 5 fois en 10 ans

Après le « big chop », la frénésie des produits capillaires s’empare de moi. Pour trouver le bon produit, il faut en tester beaucoup, avec un taux d’échec élevé. Mes cheveux ne semblent pas aimer grand chose, je crois qu’ils sont capricieux. Ce qui fonctionnait quand je les défrisais ne marche plus du tout.  Progressivement, je trouve ce qui me va. Indice : faire le minimum possible.

Paradoxalement, au cours des dernières années, mes visites chez le coiffeur ont chuté considérablement. Pour des raisons pratiques d’abord : ma coiffeuse attitrée vivait en Martinique tandis que j’étais basée à Paris. Et puis surtout, je ne faisais confiance à personne ou presque. Lisez sur le web les mauvaises aventures de celles qui se sont risquées à aller chez le coiffeur avec leurs cheveux naturels pendant les dix dernières années ! J’ai moi-même testé une chaîne « ethnique » lancée au niveau national à grand renfort de marketing, mais quelle déception !

L’avantage : j’ai fait des économies, d’autant plus que la « product junkie » que j’étais il y a quelques années a quasiment disparu. Je sais aujourd’hui ce qui me va et je m’y tiens.

Je me suis affirmée d’un point de vue esthétique

En dix ans, mes cheveux ont poussé. N’en déplaise à certain(e)s : les cheveux crépus croissent. Surprise ! 

cheveux-crepus-longs.jpg

J’ai quasiment tout testé en termes de coiffure, d’accessoires, sauf peut-être les couleurs et les locks.

cheveuxnaturels

En 2016, je commence à m’ennuyer, j’ai envie de changement. Je prends rendez-vous chez un coiffeur que l’on m’a recommandé : le salon Gilles Boldron. J’ai envie de les lisser pour avoir une autre tête et vérifier ma longueur. Le résultat est sympa, même si quelques jours après l’avoir fait, je recommence à me lasser du lisse et je les mouille rapidement pour qu’ils reprennent du volume. 

En vrai, je rêve de court. Je parcours Instagram, Pinterest, Youtube à la recherche de la coupe parfaite. Je soumets l’idée à mon entourage et les réactions sont plus ou moins encourageantes. Mais quand j’ai une idée, j’en démords rarement, elle m’obsède.

J’avais déjà fixé un autre rendez-vous au salon et je n’ai pas voulu l’avancer pour céder à cette envie : j’ai pris le temps d’attendre le jour J où j’ai simplement indiqué au coiffeur, Logan, que je voulais les couper. Pas juste les pointes. Pas les tailler. Vraiment. Je lui ai montré le résultat que je voulais. Il a légèrement tiqué, mais il s’est exécuté sans se faire prier (oui, les coiffeurs adorreeent utiliser leurs ciseaux !). J’ai apprécié le fait que les coiffeurs du salon n’aient pas considéré cela comme un exploit, mais simplement comme un changement de style. Les autres femmes présentes au salon en revanche ont écarquillé les yeux. Mais j’étais contente. Cette fois, aucune appréhension ! Do it for the style!

cheveux

Cette coupe était motivée par des raisons totalement différentes de la première : ce n’était plus de l’utilitaire, mais bel et bien de l’esthétique ! Et j’en suis ravie ! 

Longueur ne rime plus avec féminité

Trois mois après cette coupe, elle continue de surprendre ceux qui m’ont toujours connu avec du long. Certains ne me reconnaissent pas dans la rue. Devant mon miroir, je me sens B.E.L.L.E. Honnêtement, je ne sais pas si j’ai envie de les laisser repousser – ça a déjà commencé – ou de rester avec cette longueur pendant encore un moment. Mes shampooings sont tellement plus rapides haha !

Ce dont je suis certaine en revanche, c’est que féminité ou bonne santé capillaire ne signifient pas nécessairement longueur. J’apprécie toujours de voir une « tignasse » de 40 ou 50 cm mais je savoure pleinement les 10 ou 20 centimètres. Je ne suis plus dans ce carcan qui biaisait ma perception des choses. En fait, je crois même que je dissocie féminité et cheveux, beauté et longueur. Je crois qu’au final, chacune fait ce qu’elle veut. J’aime mes cheveux, j’en prends soin, mais je ne me définis plus uniquement par eux. J’existe avec ou sans eux. Je suis (plus) libre vis-à-vis de moi-même et des autres. Je me suis émancipée.

Enfin, je suis toujours ravie lorsque d’autres femmes me disent que je les ai inspirées dans leur retour au naturel, mais je n’en fais pas un dogme. D’ailleurs, dans mon entourage, des femmes qui ne juraient que par le défrisage ont arrêté. Hello maman ! Comme quoi. 

En conclusion, faites ce que vous voulez, naturels, défrisés, locksés, tissés, rasés, perruqués, jaunes, rouges, verts, dès lors que vous en avez envie, que vous savez pourquoi vous le faites, que vous assumez les bons et mauvais moments. (Oui, même dans le naturel, il y a des “bad hair days”).
Est-ce que je considère aujourd’hui que ce ne sont « que des poils » ? Peut-être pas, mais qui sait un jour ?

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s